L’imagination en berne
Il y a une symétrie presque cruelle entre les deux pays qui devraient, plus que tout autre attelage européen, porter le sursaut que ce moment exige. L’Allemagne a l’argent mais pas le temps, pas la doctrine, et — Einstein l’aurait dit mieux que quiconque — pas l’imagination. La France a la lucidité mais plus les moyens : chaque conviction stratégique se heurte, à Paris, à un mur de dette qui ne laisse plus de marge pour la traduire en actes à la hauteur.

Deux formes différentes du même mal, au fond. Volkswagen qui licencie par dizaines de milliers pendant que ses meilleurs diplômés font leurs valises pour la Suisse ou l’Autriche. Un chancelier allemand à la merci de la moindre gaffe avant des scrutins régionaux où l’extrême droite talonne son propre parti. Un président français qui voit juste sur l’Ukraine et le réarmement européen, mais qui le dit avec la voix d’un pays noté sous surveillance par les agences, où 117,5 % du PIB de dette publique transforme chaque euro de défense en arbitrage douloureux.

Et pendant ce temps, l’horloge tourne. Ni Berlin ni Paris ne maîtrisent le calendrier des échéances qui s’annoncent — la guerre en Ukraine, le désengagement américain qui se confirme mois après mois, une Chine qui avance ses pions industriels pendant que l’Europe débat de ses procédures. Le retard qu’accumulent les deux capitales, empêtrées dans leurs egos et leurs calculs électoraux respectifs, n’est pas un retard qu’on rattrape en accélérant au dernier moment. Construire une armée prend quinze ans. Redresser une dette prend une décennie. Reconquérir la confiance d’une jeunesse qui a déjà fait ses valises ne se décrète pas en un trimestre.

Alors la question posée par ce septième volet n’est plus tout à fait celle du sixième. Il ne s’agit plus seulement de constater que le couple franco-allemand n’a jamais existé — ce constat-là est fait. Il s’agit de savoir si, faute de couple, deux pays seuls peuvent encore, chacun à sa manière, se ressaisir à temps. Georg Bucksch appelait de ses vœux le retour de grands serviteurs de l’État. Le vœu tient toujours. Mais il faudrait, pour qu’il se réalise, que les egos cèdent enfin le pas devant l’échéance — que la France et l’Allemagne, à défaut de se retrouver l’une l’autre, retrouvent chacune ses propres fondamentaux avant que l’Histoire, une fois de plus, ne tranche à leur place.

Le drapeau que Trump a laissé tomber est toujours là, sur le sol. Personne, à ce jour, ne l’a encore ramassé.