L’Europe cherche encore ses De Gaulle
Ce que révèle, en creux, l’histoire du préambule de 1963, c’est une question que l’Europe n’a toujours pas réglée soixante ans plus tard : peut-elle vraiment compter sur la protection américaine si le prix à payer, un jour, devait être une ville américaine ? De Gaulle avait posé cette question dès la fin des années 1950, au lendemain de Spoutnik, quand il était devenu évident que l’Union soviétique pouvait frapper le territoire des États-Unis eux-mêmes. Il en avait tiré une conclusion que peu de dirigeants européens osaient formuler tout haut : une puissance ne met en jeu son existence pour la défense d’un allié que si cette défense engage directement sa propre sécurité. C’est cette lucidité, largement solitaire à l’époque, qui l’a conduit à doter la France d’une force de dissuasion autonome et à sortir du commandement intégré de l’OTAN en 1966.
Le drame, c’est que cette même lucidité n’a jamais pu s’étendre à l’échelle européenne. Si le projet esquissé avec Konrad Adenauer avait abouti sur le plan militaire — si le préambule du Bundestag n’avait pas vidé le Traité de l’Élysée de sa dimension stratégique — l’Europe disposerait peut-être aujourd’hui d’une architecture de défense commune bâtie sur les deux seules nations alors en mesure de la porter. La défense européenne, telle qu’elle existe aujourd’hui, fragmentée, dépendante, rattrapée dans l’urgence par les crises ukrainienne et transatlantique, ne serait sans doute pas ce qu’elle est.

Or c’est précisément ce défi qui revient, sous une forme presque identique, six décennies plus tard : la question de la crédibilité de la garantie américaine, la nécessité d’une dissuasion pensée à l’échelle du continent, et l’absence criante de dirigeants ayant la stature, la vision et le courage politique d’un De Gaulle ou d’un Adenauer pour trancher. Ce ne sont pas les traités qui ont manqué à l’Europe entre 1963 et aujourd’hui : c’est cette trempe d’hommes d’État, capables de subordonner l’intérêt immédiat de leur pays à un dessein qui dépasse leur propre mandat.

L’histoire franco-allemande a montré que c’était possible une fois. Elle attend encore de savoir si cela peut se reproduire, à l’heure où l’Europe en a, de nouveau, un besoin vital.