Deux détroits, une seule facture
L’analyse de Jérôme Denariez et celle de l’amiral Christian Girard, publiée deux jours plus tôt sur Bab-el-Mandeb, se complètent plus qu’elles ne se recoupent. Toutes deux décrivent une même guerre qui déborde de ses frontières militaires initiales — vers les budgets d’un côté, vers un second détroit de l’autre — mais elles pointent vers une asymétrie que le lecteur pressé pourrait manquer : Ormuz n’offre aucune échappatoire maritime, tandis que Bab-el-Mandeb, lui, peut toujours être contourné par le Cap de Bonne-Espérance, une route qu’emprunte déjà une large part du trafic depuis 2024.
Le risque n’est donc pas de même nature : à Ormuz, c’est un risque de prix et de disponibilité qui touche directement le baril et, par ricochet, les budgets 2027 des entreprises européennes ; à Bab-el-Mandeb, c’est avant tout un risque de délai et de surcoût logistique — plus absorbable, mais qui s’additionne au premier plutôt que de s’y substituer.
C’est précisément cette addition qui distingue la position européenne de la position américaine décrite par Jérôme Denariez. Washington gère un dilemme de politique intérieure — inflation, taux, calendrier électoral. L’Europe, elle, n’a « pour sa part » aucun levier sur la conduite militaire du conflit, mais elle dispose déjà, contrairement à ce qu’on pourrait croire, de moyens sur zone : l’opération ASPIDES [14] depuis février 2024, adossée à ATALANTE [15] et aux bases de Djibouti.[16] Ce paradoxe — présente militairement à Bab-el-Mandeb, absente diplomatiquement, et absorbant sans arbitrage possible le choc budgétaire venu d’Ormuz — est sans doute la vraie question que pose la conjonction des deux textes : combien de temps une Europe qui a les moyens mais pas la volonté politique pourra-t-elle se contenter de faire ses calculs de trésorerie pendant que d’autres, à Washington comme à Pékin, redessinent l’équilibre du Golfe ?






