Le loup dans la bergerie
Ce vide que la presse mondiale décrit à l’unisson n’est pas resté inoccupé bien longtemps. Au Moyen-Orient, l’Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie ont formalisé, le 7 août dernier, le pacte de défense de La Mecque — bâti sur l’accord de défense mutuelle scellé un an plus tôt entre Riyad et Islamabad, que plusieurs responsables des deux pays ont laissé entendre couvrir jusqu’à une forme de dissuasion nucléaire étendue. Trois puissances moyennes s’y retrouvent alliées sans que Washington n’en soit ni le pivot ni même le témoin : la puissance nucléaire pakistanaise, la puissance financière et pétrolière saoudienne, la deuxième armée de l’Otan côté turc.
Nawaf Kabbara, dans une analyse fine publiée par nos confrères de Levant Time, propose une image qui vaut d’être reprise telle quelle : Trump comparait déjà en 1988 le Moyen-Orient à une société anonyme, les États-Unis présidant seuls le conseil d’administration. « La société existe toujours, écrit-il aujourd’hui, mais le président du conseil d’administration n’est plus en mesure de trancher seul.»
Ce que l’accord de La Mecque signale, selon Nawaf Kabbara, n’est pas nécessairement un quatrième projet hégémonique face aux ambitions israélienne, turque et iranienne, mais un projet d’équilibre : ni hégémonie iranienne, ni suprématie israélienne, mais plusieurs puissances qui refusent désormais qu’un seul acteur dicte seul les règles du jeu régional — et qui, fait notable, n’ont besoin de s’inféoder à aucun grand bloc pour y parvenir, circulant librement entre Washington, Pékin et Moscou.
En Europe, le mouvement est de même nature, sinon de même ampleur : la presse britannique elle-même, comme on l’a vu, presse désormais Londres et Bruxelles de bâtir leur propre autonomie stratégique plutôt que de continuer à parier sur un parapluie américain de moins en moins fiable. Un allié qui cherche un nouvel équilibre est un allié qui a cessé de faire confiance à l’ancien.
Le paradoxe est là, entier : au moment même où son appareil sécuritaire et militaire s’érode — paralysé par des lubies de prestige plutôt que par une vision stratégique, désavoué jusque dans son propre camp, contraint à des rétropédalages permanents sur le gazole comme sur l’Iran —, Donald Trump a ouvert grand la porte à ceux que l’Amérique elle-même désigne comme ses rivaux stratégiques. Il a reçu Xi Jinping en grande pompe, courtisé Poutine, et laissé planer sur la Corée du Nord un silence presque amical. Le loup n’a pas eu besoin de forcer l’entrée de la bergerie : le berger, occupé à admirer ses propres travaux d’agrandissement, la lui a lui-même ouverte.






